Je crois vous avoir conté jadis cette petite anecdote culinaire et touristique qui remonte à quelque trente deux ans... mais qui n'a rien oerdu de sa portée, au contraire.
Devant une auberge célèbre à Evreux, chez le grand chef Péché, deux autos charéges de huit touristes étrangers s'arrêtent à trois heures de l'après-midi.
L'un deux bondit hors de sa voiture et demande au patron :
- Nous avons tout juste trente-cinq minutes pour déjeuner. Avez vous des soles noramndes toutes prêtes ?
Et le patron leur répond :
'Poussez donc jusqu'à Trouville, vous en trouverez sûrement pour dîner !'
Ce parfait dédain de l'heure en cuisine n'a fait depuis lors que croître et enlaidir.
Aujourd'hui, on déjeune et l'on dîne à n'importe quelle heure.
La semaine dernière, comme nous dégustions le café avec quelques amis dans un excellent restaurant, une dizaine de clients sont arrivés à dix heures et demie du soir avec la prétention de faire un bon dîner.
Ailleurs, près de la Bourse, d'autres se sont présentés pour déjeuner à trois heures de l'après-midi.
Me faudra-t-il donc répéter jusqu'à ma mort que le temps est un élément indispensable de la bonne cuisine ? et redire le vieux proverbe :
' Vous attendez les plats : ils ne vous attendent pas. '
Dans aucun métier, l'on ne travaille vingt-quatre heures par jour et tous les restaurants ne sont pas des restaurants de nuit.
Tous les gastronomes savent qu'un bon plat n'est jamais tout prêt.
Et parbleu ! je sais bien qu'avec les progrès de la science qui nous ont mené à cet état de pepétuelle angoisse où vit le monde entier depuis la pax 'boîteuse' et mal assise... on peut vous faire un bouillon en trois minutes et un civet en trente-cinq secondes.
Mais vous me dispenserez d'y goûter.
Je persiste à croire que le temps ne respecte rien de ce que l'on a fait sans lui... que nos cathédrales ont duré et dureront plus que les 'buildings' ou les 'sky crappers' en béton plus ou moins désarmé et qu'un bon cordon bleu est resté encore une des joies de la vie.
Mais toute une génération enivrée de vitesse ne prend plus le temps de vivre.
Alors, à quoi bon vivre ?
Cur.
Par Curnonsky, Prince élu des gastronomes, Président Fondateur de l'Académie des Gastronomes.
Edito pour Cuisine et Vins de France, en janvier 1952, dont il est l'animateur-fondateur.