... Mon vieil ami Thus W. Stanford (de Cincinnati), que j'ai connu naguerre à Hong-Kong, est arrivé à Paris voilà quinze jours en éclaireur, pour préparer le gîte et le couvert de vingt-deux athlètes (boxuers, tennismen, yachtmen, tous champions de leur catégorie... of course).
Il m'a demandé de le piloter dans les meilleurs et les plus grands restaurants de Paris et des environs.
Mais, comme le Prince de Gastronomes n'a point de liste civile et que ses quantre-vingts ans proches le condamnent à ne faire qu'un seul repas par jour dans des restaurants au dessous de 700 et 800 francs, je me suis récusé et je lui ai remis une liste de nombreuses et précieuses adresses.
Il est revenu me voir avant-hier pour me rendre compte de ses explorations. Il ne m'a pas paru enthousiasmé.
- J'ai fait trente restaurants parisiens en treize jours, m'a-t-il dit, je suis allé à tous les adersses que vous m'avez données.
Nulle part, je n'ai pu manger en vingt minutes, comme dans nos grands restaurants de New-York ou de Chicago. Je me suis fait engu...irlander par le patron du X., parce que j'avais bu du chocolat avec un steack, et par le chef d'un célèbre restaurant de l'avenue de l'Apéro (oh ! sorry ! je voulais dire de l'Opéra !) parce que je lui ai demandé s'il n'avait pas de bécasse rôtie toute prête. Quand au fameux Z., il a failli me flanquer à la porte sous prétexte que j'avais mis de l'eau de Seltz dans un grand Bordeaux 1929 !
A-t-on idée de cela ? Et nulle part, non plus, je n'ai trouvé dans les maisons recommandées par vous de Jazzband, ou de dancing, pas plus que des jolies chorus-girls qui se balancent au dessus des tables ou qui nous lancent des serpentins, ce qui, chez nous, entretient la cordialité.
Et pas de taxi-girls avec qui l'on peut dancer entre les plats, ce qui favorise bien la digestion. Les clients mangent lentement à petites bouchées en parlant entre eux à voix basse, ils ont l'air d'accomplir un rite solennel !
L'autre jour, d'une table voisine à la mienne, tout un groupe de dîneurs, ont roulé vers moi des yeux furibonds, puis se sont esclaffés grossièrement, parce que je m'atais fait servir ensemble une bouillabaisse et un civet de lièvre que j'avais mélangés dans la même assiette et nappés d'un grand verre de peppermint avec un peu de whisky soda.
Ma parole ! Ils ont crié au sacrilège. L'un deux a même murmuré : 'Margaritas ! ...'
Je n'ai pas bien compris. Mais comme c'est un nom de fleur, je n'ai pas pris cela pour une injure.
Toutefois, je me suis plu dans ce restaurant de la rive gauche où il y a une presse en argent, pour extraire le sang des canards : le fonctionnement de cet appareil m'a beaucoup amusé... Aussi dans cette autre maison, où un colosse travaille sous les yeux du public et fait ses sauces avec une dizaine de bouteilles. Mais cela ne vaut pas à beaucoup près l'admirable machine que nous avons à New-York pour découper les volailles en cubes. ça, c'est la perfection : tous les petits cubes sont exactement pareils. Et l'on peut découper trente-huit poulets à l'heure avec la fameuse machine. En somme, votre fameuse cuisine m'a paru bien en retard sur la nôtre...
... Je crains que mon excellent ami Thus Stanford n'ait encore beaucoup à apprendre en gastronomie pratique. Je crains surtout que nos visiteurs olympiques d'outre-mer ne trouvent chez nous bien des désillusions.
Cur.
Par Curnonsky, élu Prince des Gastronomes
Dans Cuisine et Vins de France
Février 1952