"Si j'en ai un tel souvenir c'est bel et bien parce que de l'amour avait réussi à passer à travers ces plats à ce moment-là et je m'en souviens parfaitement alors que c'était il y a presque 12 ans"
- Pourquoi êtes-vous devenu photographe ?
En fréquentant le « club photo » de mon collège dans l'Oise, ça m'a tellement plu que je n'ai jamais arrêté de faire de la photo et j'ai décidé d'en faire mon métier dès l'âge de 13 ans.
- Votre parcours professionnel en quelques lignes ?
J'ai passé un Baccalauréat Lettres et langues puis obtenu un deug arts plastiques option image photographique et une maîtrise de sciences et techniques photo à l'Université de Paris VIII.
Après des stages à l'agence Magnum, aux studios Pin-up, avec Bettina Rheims et chez Kipa-Interpress, je travaille actuellement de façon régulière ou occasionnelle pour les magazines suivant : Marie-Claire, Marie-Claire Idées, Marie-Claire Maison, Le Figaro Magazine, Elle decoration, Gala, Campagne décoration...
J'ai exposé à Paris et en province. Et j'ai donné pendant de nombreuses années des cours de photo à des enfants et à des adolescents pour la ville de Paris en en Picardie.
- Qui ou qu'est-ce qui vous inspire ? (personnages, pays, art...)
Tout ce qui remplie ma vie : les expos et les films que je vois, les livres que je lis, les rencontres que je fais et surtout les voyages assez nombreux que j'ai déjà fait. Ce « tout » permet de nourrir ma créativité.
- Votre plus belle rencontre gastronomique à ce jour ?
Je me souviendrais toute ma vie du repas que j'ai fait au plazza Athénée avec
Jean-François Piège qui nous avait invité à déguster à la fin du repas « tous » les desserts de la carte en cuisine avec lui.
C'était vraiment la plus merveilleuse table que j'ai jamais faite!
- Votre meilleur souvenir de cuisine ?
A vrai dire j'en ai deux. Je suis métis franco-vietnamienne et la culture vietnamienne du côté de ma mère ne s'est malheureusement pas du tout transmise, même pas par la langue.
Par contre, la seule tradition qui ait été très bien transmise depuis ma plus tendre enfance c'est la cuisine.
J'ai toujours navigué entre la cuisine française et la cuisine vietnamienne. Je ne parle pas vietnamien mais je connais très bien les plats traditionnels et je sais les prononcer et en reconnaître l'orthographe. Ma mère a toujours su parfaitement cuisiner français ou vietnamien avec beaucoup de talent et d'application.
Ce qui est amusant c'est que ma grand-mère française m'a également transmis certaines bases de la cuisine française.
Elle était cuisinière chez la comtesse de Leuze au château d'Anet lorsqu'elle était jeune, cette expérience l'avait profondément marqué et elle m'a si souvent parlé de ce qu'on lui avait appris là-bas.
C'était une cuisine extrêmement traditionnelle française. Elle avait cuisiné pour le Maréchal Pétain pendant la guerre...ce n'est pas elle qui choisissait les invités !
Et le deuxième souvenir ce sont les deux premiers repas que mon mari a préparé pour moi lorsque nous nous sommes rencontré.
Manger la cuisine d'un chef amoureux ça a vraiment quelque chose d'unique et un goût radicalement différent.
Ce qui m'intéresse dans la photographie c'est d'arriver à faire passer les sentiments que je ressens au moment où j'appuie sur le déclencheur. Certaines personnes ensuite, suivant leur sensibilité ressentent cela lorsqu'ils regardent mes photographies (je pense notamment à la photographie du vieux monsieur prise à Lagos au Portugal et qui m'a permis de remporter le prix du jury, noir et blanc Ilford 2000).
Un ambassadeur lors d'un voyage de presse en Tunisie m'avait tenue un discours de prêt de 10 minutes sur cette seule photo tellement elle lui inspirait de l'émotion. Je dois avouer que cette fois-ci, je n'avais pas eu le temps de penser à tout ceci lorsque j'avais pris ce cliché avec mon vieux Leïca. Même si j'avais attendu avec impatience le retour de ce voyage pour développer le film dans mon labo et voir enfin cette image dont j'avais bien le sentiment qu'elle serait l'une des plus importantes de toutes celles que j'ai prise jusqu'à présent.
Les deux repas dont je vous parle plus haut sont du même ordre pour moi. C'est bien plus que des aliments que j'ai mangé ce jour-là, c'est bien plus qu'un repas.
Si j'en ai un tel souvenir c'est bel et bien parce que de l'amour avait réussi à passer à travers ces plats à ce moment-là et je m'en souviens parfaitement alors que c'était il y a presque 12 ans.
- Quelles sont les vraies difficultés lors d'un shooting en cuisine ?
Aller vite!!
Même si les cuissons sont toujours « superficielles » par exemple un gigot doit juste être bien doré pour que ce soit joli (mais il ne sera jamais cuit pour une photo, si on veut le manger après la photo il faut le recuire correctement cette fois), un plat ne reste pas longtemps « parfait pour une photo ».
Les produits sèchent rapidement, deviennent ternes, même si on rajoute très souvent de l'huile au pinceau pour les rendre plus agréable à l'œil. Je trouve que passé une demi-heure le plat ne peut plus être photographié correctement, il ne paraîtra, passé ce délai, plus aussi savoureux.
Il est donc impératif d'être prêt. Ce qui implique une grande souplesse de la part du cuisinier qui doit être capable de jongler avec tout ça. Et d'avoir un peu de chance aussi pour que le temps ne vire pas à l'orage en ½ heure comme ça arrive parfois, et quand on ne travaille qu'avec la lumière du jour comme moi....ce n'est pas toujours simple !
- Avez-vous des « trucs et astuces » pour les photographes–cuisiniers amateurs que nous sommes ?
Jamais de cuisson complète. Par exemple pour des pâtes, il faut à peine les cuire afin qu'elles paraissent « normales » à l'œil.
Le petit coup d'huile sur les produits pour les rendre plus agréable.
Penser aux couleurs et surtout à faire des plans serrés.
Ne pas hésiter à ce que le produit soit un peu « coupé au cadrage », ça donnera l'impression de rentrer dedans et c'est souvent payant en photo. Jamais d'assiette de restaurant avec le nom de celui-ci et le produit perdu au milieu. Optez pour une assiette ou un plat que vous emmenez dans votre jardin plutôt que de sortir le flash incorporé à votre appareil, dont souvent vous ne maîtrisez absolument pas le réglage : le résultat sera assurément terrifiant. Mieux vaut faire dans la simplicité et le gros plan si on ne s'y connaît pas trop...
- Les cuisiniers comprennent bien vos impératifs techniques, ou faut il user de diplomatie souvent.
Lorsque j'ai fait les photos du livre de cuisine « brocante gourmande » je n'avais quasiment jamais fait de photos de cuisine avant.
L'ancien rédacteur en chef du magazine « saveurs » m'avait d'ailleurs dit :
« pour un coup d'essai, c'est un coup de maître, Kim !», phrase dont je me souviendrais longtemps...
Et les photos avec mon mari, Maurice Alexis, comme chef me paraissait d'une totale évidence et d'une totale fluidité. Ce sentiment était renforcé par la présence de Bernard Guillon l'un des meilleur directeur de création de Paris (il travaille chez 133 / Publicis) qui faisait le stylisme et la direction artistique du livre.
Ce n'est que lorsque j'ai commencé à travailler avec d'autres cuisiniers que j'ai enfin compris que : « non, ce n'était en rien évident, ni fluide, ni simple ». Un chef en particulier m'a donné du fil à retordre : impossible de lui faire comprendre que l'on se fichait que sa pâte à beignet ait suffisamment reposé et que le goût en serait meilleur, vu que sur la photo ça ne se verrait pas etc... Ou alors les chefs de restaurant me servent leur plat comme pour le clients dans leur restaurant, sur des assiettes immenses et blanches. Ce qui n'est absolument pas adapté à une photo.
Pour une bonne photo de cuisine il faut penser d'abord photo. En fonction de ça on adapte la recette ou même on l'imagine dès le début dans un contenant « esthétique » pour la photo ; on imagine le lieu, le stylisme allant autour etc... Et je ne me rendais pas compte que cette gymnastique esthétique est innée chez Maurice, il l'a et c'est tout.
Il n'a jamais reçu de formation, n'a fait des photos qu'avec moi, mais c'est quelque chose qu'il a en lui : la présentation, la déco, le sens des proportions et des couleurs. C'est pourquoi j'étais tombée de si haut en me rendant compte que : non, tout le monde ne l'a pas !
- Parlez nous maintenant un peu de votre cuisine ?
J'ai toujours aimé cuisiner. J'avais l'habitude avant de connaître mon mari d'être félicité pour mes repas etc... Aujourd'hui lorsque nous recevons et que je dis « c'est moi qui l'ai fait ! Je sens bien et systématiquement, de façon impalpable mais bien perceptible que les gens pensent « flut ! ». Ce qui est tout à fait vexant, ça n'a plus aucun intérêt que je sois la reine du bourguignon ou une pâtissière hors-pair, la seule chose qui importe, y compris pour mes propres parents : « c'est que ce soit Maurcie qui ait fait le repas ! ». C'est une habitude à prendre, ensuite on ne se vexe plus.
- Votre produit fétiche ?
Le homard et la truffe blanche di alba.
- Votre recette phare ?
A force de passer pour un second couteau à côté de mon mari j'ai franchement perdu la main. Je n'ai plus vraiment de recette phare. Ma soupe de potiron peut-être...je pense de façon très prétentieuse qu'elle reste inégalée à ce jour.
- Et si c'était à refaire ?
Tous les 6 mois je veux changer de métier. C'est toujours la dernière chose qui me branche qui me fait dire « c'est ça que j'aurais voulu faire ! ». A un moment c'était fleuriste puis restauratrice de meuble, puis restauratrice de tableau, sculpteur...ça change tout le temps ! Et vu que je continue à être photographe et à y prendre beaucoup de plaisir, je suppose qu'au final c'est quand même ce que je referais, même si ouvrir d'ici 5 ou 10 ans une petite auberge ou un petit hôtel avec mon mari me tente énormément....
Merci beaucoup Kim !